jeudi 10 décembre 2015

Wikipédia : l'encyclopédie du peuple, par le peuple et pour le peuple


James Murray dans son scriptorium,
aux origines de l'English Oxford Dictionary
C'est une bien curieuse histoire que rapporte l'écrivain Simon Winchester à propos de la fabrication de l'Oxford English Dictionary, monument de la lexicologie anglaise.

A la fin du XIXème siècle, James Murray, le maitre d’œuvre du dictionnaire, s'est entouré d'une petite équipe de correspondants qui lui adressent des fiches de citations pour l'illustration des articles . Le principal et meilleur contributeur est un certain Chester Minor. Mais il ne vient jamais aux banquets organisés pour encourager et récompenser les collaborateurs du dictionnaire. Intrigué, James Murray se décide à aller lui rendre visite. Son adresse,  Broadmoor, dans le village de Crowthorne, (Berkshire) au Sud de l'Angleterre, s'avère être un asile psychiatrique. Il n'est ni directeur, ni médecin,  mais, à la grande surprise de Murray, le major William Chester Minor est un pensionnaire de l'asile.

Cet honorable correspondant est en effet américain, ancien chirurgien de l'armée de l'Union. Il a assisté et participé aux horreurs de la guerre de Sécession. Sa santé mentale en a été atteinte. Il a été interné. Il a quitté l'armée pour une vie d'errance et de débauche.
William Chester Minor

C'est aussi un meurtrier. Dans les bas-fonds de Londres, il  a tué, en 1872, un brave ouvrier,  George Merrett,  qu'il avait pris pour un voleur. La victime laisse six orphelins et une épouse enceinte. Considéré en état de démence au moment des faits, le Docteur Minor a échappé à la prison. Enfermé à l'asile de Broadmoor,  considéré comme non dangereux, il dispose du relatif confort de deux cellules où il peut stocker les livres que sa pension d'officier lui permet d'acheter en nombre. James Murray viendra désormais le visiter régulièrement.

Cette histoire renvoie à la riche histoire des dictionnaires et encyclopédies. On attribue à Plutarque la paternité du nom, ἐγκύκλιος παιδεία, ce qui encercle le savoirJoachim du Bellay le reprend joliment : « Ce rond de sciences que les Grecs ont nommé Encyclopédie ». Mais voilà, l'exercice est réservé aux savants (Pline l'ancien) aux clercs  (Vincent de Beauvais), ou à des équipes d'experts : Diderot et d'Alembert réunissent, pour réaliser, de 1751 à 1772, leur Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers, plus de 150 collaborateurs. L'Encyclopédia Universalis, avec ses 7400 auteurs réputés, spécialistes de leur discipline, poursuit ce modèle "savant", garant de son excellence. 

Autobus "rapide" à Hawaï
Mais voici que surgit un nouveau modèle qui vient rebattre les cartes.

Avec l'internet est apparu un curieux outil, au nom exotique. Le wiki, de l’hawaïen "vite", a cette vertu d'associer promptement, de manière simple et intuitive, l'usager à la fabrication d'une page web. C'est donc une application collaborative, ouverte à tous, horizontale, qui implique toute personne intéressée dans la fabrication d'un contenu.

James Murray avait fait fait appel à des contributeurs bénévoles dans tout le monde anglophone (États-Unis, colonies...) pour assurer le succès de son entreprise. L’encyclopédie en ligne Wikipedia est ouverte à la terre entière et se décline dans toutes les langues. Un fou collaborait fructueusement avec un savant aux sources de l'Oxford English Dictionary. Aujourd'hui, toute personne sachant lire écrire -et se servir d'un clavier- peut contribuer à Wikipédia et élargir le cercle d'un savoir actualisé en permanence. La rédaction de l’encyclopédie la plus lue à travers le monde est confiée au premier venu, ou plutôt au dernier intervenu !

En 1928, l'Oxford English Dictionary comptait 15 487 pages reliées en 12 volumes, avec 414 825 articles qu'illustraient 1 827 306 citations. Wikipédia, créé en 2001, propose plus de 29 millions d'articles dans plus de 280 langues. Il est alimenté chaque jour par plus de cent mille contributeurs à travers le monde qui créent plus de 25 000 articles.
Parmi tous les sites de l'internet, celui de Wikipédia est l'un des plus visités (le 6ème en 2015) après Google, Facebook, Youtube, Baidu et Yahoo, mais avant Amazon, ou Twitter.  Qui n'a jamais consulté Wikipédia ?  
Aaaa! to ZZZap!
projet de l’artiste Michael Mandiberg


En 2015, il a été calculé qu'imprimer Wikipédia en format papier représenterait 7471 volumes d'une encyclopédie classique. Entreprise absurde, puisque son principal atout est sa mise à jour permanente en ligne. Redoutable atout, qui, lié à sa fiabilité reconnue (comparable aux meilleures encyclopédies papier) a précipité leur disparition. En 2012, l'Enclopædia Britannica et l’Encyclopédia Universalis ont annoncé la fin de leurs éditions imprimées. 
Comme les armées révolutionnaires de conscription ont submergé les armées monarchiques de mercenaires, la force du nombre des wikipédiens a bousculé les encyclopédies d'ancien régime.

Fait par tous et profitant à chacun, Wikipédia n'appartient à personne, ou plutôt à tout le monde. Bien commun, elle s'inscrit dans ce mouvement des commons, qui désigne (avec l'accent anglais !) ce patrimoine matériel ou immatériel qui entend échapper à l’État et au marché. C'est dire qu'elle développe une forme particulière d'organisation, ouverte, communautaire, égalitaire. Sa structure est horizontale plutôt que verticale, collaborative plutôt que hiérarchique, non centralisée et auto-régulée.

Un lecteur agacé ou séduit  par le présent texte peut protester ou approuver par un commentaire qui figurera en pied de page. C'est le propre du blog. Lisant un article de Wikipédia, il peut directement le corriger ou en changer le texte sur le champ. Toute-puissance dangereuse ? Non point, puisque le lecteur suivant est investi du même pouvoir.  L'expérience montre qu'ainsi s'élabore et s'améliore un savoir, par correction successives et discussions contradictoires, par "l’exercice continu d’une rationalité délibérative" dans un "espace de négociation" (Pierre-Carl Langlais).

C'est ainsi que la rédaction de l’encyclopédie la plus lue à travers le monde à été confiée à tout un chacun. Le contributeur n'est pas un encyclopédiste né. C'est le Wiki qui lui fixe le cadre de la production d'un savoir qu'il n'a pas mais qu'il rassemble, illustrant la théorie du maitre ignorant, chère à Jacotot et à Rancière, où le savoir résulte d'une mise en situation réglée plutôt que d'une transmission de haut en bas.


Comme l'ouvrier des cathédrales, chaque contributeur trouve un épanouissement individuel dans l'accomplissement collectif. Le fonctionnement de Wikipédia est un modèle nouveau de travail collaboratif, sans chef, sans contrainte, laissé à la liberté et à la créativité de chacun dans un minimum de règles. Nulle boite noire opaque au cœur du système. Le fonctionnement est transparent, comme la procédure de règlement des conflits. Règles et mécanique sont l’œuvre de chacun. C'est la procédure qui garantit la légitimité de la production. Comme un nouveau paradigme du travail communautaire. Comme un nouveau modèle de gouvernance, moins démocratique au sens du vote, qu'au sens de la délibération. Avec ses racines dans les Lumières et son corpus dans le Nuage, Wikipédia est pourtant l'utopie, impensée jusqu'ici, et soudain réalisée, de l'encyclopédie du peuple, par le peuple et pour le peuple.

CéCédille qui, au gré des articles de Diacritiques, tisse tant de liens fructueux avec Wikipédia, lui devait bien cet hommage contributif , pour son quinzième anniversaire !


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