samedi 3 octobre 2015

Jack London, toutes voiles dehors

Jack London (retenue de Sonoma Mountain, 1914)
"On ne devient pas marin, on naît marin. Et par «marin» j'entends non pas ces individus quelconques et sans ressort qui composent aujourd'hui les équipages des grands paquebots, mais l'homme capable de manœuvrer ce complexe de bois, de fer, de cordages et de toile que représente un navire, et de l'obliger à obéir à sa volonté sur la surface des flots.

A l'exception des capitaines et officiers des gros bâtiments, seul le marin qui conduit un petit bateau est digne de ce nom. Il sait, il doit savoir ce qu'il convient de faire pour que le vent transporte son esquif d'un point à un autre.
Il doit connaître l'action des marées, les courants, les remous, les balises mar­quant les chenaux ou le passage d'une barre, ainsi que les signaux de jour et de nuit. Il doit être prudent dans l'appré­ciation du temps qu'il fait ou qu'il fera. Il lui faut connaître à fond, et avec un certain degré de tendresse, les qualités parti­culières de son bateau, qui confèrent à celui-ci sa personnalité, le rendent différent de tout autre bateau qui fut jamais construit et gréé. Il doit savoir le manier avec douceur et, pour donner un exemple entre mille, le faire passer d'une amure à l'autre sans briser son élan, ni le laisser abattre trop fort."
Ainsi s'exprime, Jack London, l'un des écrivains maritime les plus habiles dans le maniement des voiliers. Son texte, peu connu, joliment nommé The joy of small-boat sailing, est paru le 1er août 1912 dans le magazine Country  life in America.

L'écrivain parle d'or : A 14 ans il s'est déjà aventuré sur les eaux agitées de la baie de San Francisco sur un petit canot à dérive centrale.  A 16 ans, avec l'argent prêté par sa nourrice noire, sa mère de substitution, il achète un sloop, le Razzle Dazzle, avec lequel il s'illustre comme pilleurs d'huîtres, avant que le bateau ne sombre après un incendie et manque de le noyer. Il navigue alors sur le Reindeer d'un certain Nelson (sic) qui est abattu par la police. Puis, de voleur, le jeune London devient gendarme et rejoint la patrouille de pêche, comme assistant, payé à la commission. En 1893, à dix-sept ans, il s'engage sur la goélette Sophia Sutherland pour sept mois de campagne de chasse aux phoques dans la mer de Bering jusqu'au Japon. Cet épisode inspire Le Loup des mers.  Son grand voyage est celui du Snark avec lequel il prend la mer, pour 7 ans, en direction d’Hawaï. Et c'est sur le Roamer enfin, son dernier bateau, qu'il fera ses plus belles croisières jusqu'à sa fin tragique. C'est en mer qu'il aura rédigé la plupart de ses livres. 
 

J. London à bord du Roamer
Les récits réunis sous le titre de Patrouille de pêche sont d'abord un régal pour les amateurs de voile. Les bateaux se poursuivent comme dans une régate où tous les coups sont permis y compris les coups de feu. "Les pêcheurs étaient vraiment une bande de sauvages" écrit London à son éditeur en 1903 (p. 127). C'est à la fois l'Amérique du Far-West, où l'on dégaine aussi vite que Lucky Luke, et celle des juristes qui savent bloquer les procédures lorsque la brigade arrive à déférer les contrevenants au tribunal :" Nous en avons arrêté des tas, mais chaque fois, le jury composé d'autres pêcheurs, les déclarait "non coupables", sans même que les jurés se lèvent de leur siège, alors que les accusés avaient été pris sur le fait..."  Éternelle complainte du policier contre le laxisme des juges !

C'est aussi le monde bigarré de l'immigration, les Chinois impénétrables, les Grecs et les Italiens, rivalisant de roueries pour échapper à cette police, écologique avant l'heure, puisqu'il s'agissait de préserver la ressource : " Pour protéger la faune marine contre une population flottante aussi bigarrée, des lois pleines de sagesse ont été promulguées et une patrouille de pêche veille à leur exécution" (Le Blanc et le Jaune, p. 23)

Tout est vrai, dans la sociologie de cette population haute en couleur et portée sur la bouteille, même si certains récits sont inventés, notamment l'un des plus beaux, celui de Démétrios Contos, qui se termine devant le tribunal dans un jugement de Salomon inédit qui concilie l'application rigoureuse de la loi avec l'équité bienveillante et où Jack London se décrit sobrement (si l'on peut dire d'un jeune homme déjà alcoolique !) comme " un garçon qui savait faire naviguer un voilier" (a boy who knew how to sail a boat). 

Comme Conrad, London mêle le vrai et le faux dans l'évocation de ses souvenirs, mais toujours dans la célébration de l'océan, par tous les temps, toutes les latitudes, des tropiques aux eaux glacées de la mer de Behring ou à celles, faussement calmes, de la baie de San Francisco, juste quelques années avant le grand tremblement de terre...

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  • The joy of small-boat sailing (en français, traduit par Louis Postif, dans différentes éditions : Sous le titre "La navigation sur un petit voilier", recueil, UGE, 1973, p. 229-254; Édito-Service, 1974, p. 215-240; France Loisirs, 1977, p. 136-151; Robert Laffont, 1985 & Grand Livre du mois, 1997, p. 7-17. Sous le titre : "A bord d'un petit voilier",  in Patrouille de pêche et autres nouvelles, recueil, Phébus, 2000, p. 129-147.  Sous le titre : "Joies de la plaisance", trad. Éric Vibart, in La Croisière du Snark, essai, Éd. Ouest-France, p. 462-483, avec une introduction d’Éric Vibart, p. 465-466. In Jack London, l’aventurier des mers, dossier, Carré Voiles, périodique, p. 42-59, dans une version raccourcie., etc...
  • Jack London : Patrouille de pêche, Les pirates de San Francisco, Phébus libretto, 2000, 198 p. trad. Louis Postif, préface : Jeanne Campbell Reesman & Noël Mauberret, (contient une traduction de The joy of small-boat sailingsous le titre"A bord d'un petit voilier", p. 129-147, et de "Comment j'ai écrit les récits de "patrouille de pêche", Lettre de Jack London au rédacteur en chef du Youth Companion, 9 mars 1903, p. 124-128
  • Jack London, John Barleycorn, Phébus libretto, introduction de Jane Campbell Reesman -John Barleycorn by Jack London sur le Projet Gutenberg (en ligne)-, est l'autobiographie de l'auteur dans sa relation avec l'alcool, à toutes les étapes de sa vie. A lire après avoir lu ses romans.
  • Diacritiques a évoqué Jack London dans les billets suivants :
Martin Eden, ou les ambiguïtés de Jack London
    Fureur et cruauté des capitaines en mer 
      Utopies fin de siècle 
        Jack London, uchroniste

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