dimanche 16 juin 2013

Le livre tombé de l’étagère, ou l’affaire du miel empoisonné


D’une étagère surchargée, un livre s’est envolé pour se poser au sol,  ailes déployées, comme s'il avait chut de la bicyclette "Euntes" d’Anthime ou bien s’était échappé d’un dessin de Folon.  

Il affiche le titre de son chapitre : "Le miel empoisonné".

 “Les Grecs, arrivés en haut, cantonnent dans plusieurs villages pourvus de vivres abondants. Il n’y eut là rien qui parut extraordinaire si ce n’est qu'il se trouva beaucoup de ruches, que tous les soldats qui en mangèrent eurent le délire, des vomissements, un dérangement de corps, et que pas un ne put se tenir sur ses jambes. Ceux qui en avaient peu mangé ressemblaient à des gens tout à fait ivres : ceux qui en avaient pris beaucoup, à des furieux ou à des mourants. Beaucoup gisaient à terre, comme après une défaite ; il y avait un grand découragement. Cependant le lendemain il n’y eut personne de mort, et le délire cessa vers la même heure où il avait pris la veille. Le troisième et le quatrième, chacun se leva, comme après une purgation.”

                                                            Xénophon, Expédition de Cyrus et retraite des dix mille, trad. E.  Talbot,  Livre IV Chap. VIII
Adrien Guignet, Épisode de la retraite des dix mille, 1843, Musée du Louvre
L’affaire est mystérieuse. Le décor est planté : une armée de mercenaires grecs, embauchés par un roi qui a mal fini, se replie désorientée et affamée. Les soldats trouvent un havre de paix en même temps que la mer qui les sauve. Mais le miel qu'il consomment comme l'aliment des dieux, en vient à bout mieux que leurs ennemis. Le récit, édition scolaire de l’Anabase, ne comporte aucune note en bas de page pour satisfaire la curiosité du lecteur.



Il faut donc mener l’enquête. En vérifiant d’abord si les auteurs latins l’emportent sur les grecs, à commencer par Pline l’Ancien, le plus savant d’entre eux, celui qui a établi la stupidité des autruches, lesquelles se croient cachées lorsqu’elles mettent la tête dans les broussailles et couvrent leur fuite en lançant de leurs pieds fourchus des pierres sur leurs poursuivants !!! (Histoire naturelle, livre X,1). 



Le très savant Pline ne doit rien ignorer du miel mystérieux. Et en effet :

XLIV. [1] “La nourriture a tant d'influence qu'il est même des miels vénéneux. A Héraclée du Pont, en certaines années, le miel devient très pernicieux, quoiqu'il soit toujours fait par les mêmes abeilles. Les auteurs n'ont pas dit de quelles fleurs provenait ce miel; pour nous, nous transcrirons ce que nous avons lu. Il est une plane funeste aux bêtes de somme, plus encore aux chèvres, et pour cela nommée aegolethron (azalea pontica) : les fleurs de cette plante, macérées par un printemps pluvieux, contractent des propriétés nuisibles; aussi cette altération ne se produit pas tous les ans. Voici les signes du miel empoisonné: ne s'épaississant point; d'une couleur plus rouge, d'une odeur toute particulière et provoquant aussitôt des éternuements; plus pesant que le bon miel. Ceux qui en out mangé se couchent à terre cherchant le frais; ils sont, en effet, baignés de sueur...”
XLV. [1] “Dans la même partie du Pont, au pays des Sannes, il est une autre espèce de miel, appelée maenomenon, à cause de la folie qu'il produit : on attribue cette malfaisance à la fleur du rhododendron, dont les forêts sont remplies; et cette nation, bien qu'elle paye aux Romains un tribut de cire, ne peut tiret aucun parti d'un miel aussi pernicieux. Dans la Perse et dans la Gétulie, partie de la Mauritanie Césarienne et limitrophe du pays des Massaesylliens, il se produit des rayons vénéneux ; et même quelques-uns ne le sont qu'en partie, circonstance excessivement insidieuse, si la couleur livide ne mettait en garde. Quelles intentions attribuer à la nature en ce piège d'un miel vénéneux, non dans toutes les années ni dans les rayons tout entiers, et dû cependant aux mêmes abeilles?”  Pline l'Ancien, Histoire Naturelle, Livre XXI

Aegolethron, maenomenon (μαινόμενον μέλι, mel quod insaniam gignit) : ainsi Pline nomme-t-il le miel qui fait perdre la raison à ceux qui en mangent. Il identifie bien la zone de danger : le Pont-Euxin. Il met en garde contre sa source, l’azalée, le laurier-rose, confondu avec le rhododendron : Le rhododendros (laurier-rose) n'a pas même trouvé un nom latin; on l'appelle aussi rhododaphné ou nérion. Chose singulière ! les feuilles (XVI, 33) sont un poison pour les quadrupèdes. Livre III. 1.  

Et aussi :

 “... Le rhododendron, comme le nom l'indique, vient de la Grèce : les uns l'ont appelé nérion, d'autres rhododaphné, feuillage éternel, fleurs semblables à la rose, tige arborescente; c'est un poison pour les bêtes de somme, les chèvres et les moutons.” Livre XVI XXXIII.



Un auteur plus tardif, au XVIIIème siècle, et moins connu, est intarissable sur le même sujet. 
Pitton de Tournefort (1656-1708)
Joseph Pitton de Tournefort, détective autant que botaniste et voyageur, rapporte, en 1717 (Relation d’un voyage au Levant, t. II lettre XVII p. 224 et s.), que “les abeilles recueillent sur un arbrisseau de la Colchide ou Mingrélie des sucs qui produisent un miel nauséabond et dangereux”. Il identifie la plante :
Chamaerhododendros pontica maxima et la décrit dans son milieu naturel, proche de Trébizonde, sur la mer noire, dans l’actuelle Turquie,  là où les grecs de Xénophon avaient enfin retrouvé la mer (Θάλασσα !)

“Cette plante aime la terre grasse et humide, et vient naturellement sur les cotes de la mer noire le long des ruisseaux, depuis la rivière d’Avat jusques à Trébizonde” (p.228)... “Le miel que les abeilles font après avoir sucé cette fleur étourdit ceux qui en mangent et leur cause des nausées “(p.228).

 Il se réfère aux observations précises du Père Lambert, missionnaire théatin, (p. 231). Il cite ses sources : Aristote, le médecin grec Dioscoride, Pline l’Ancien qu’il commente savamment en distinguant “ les deux espèces de Chamaerhododendros. La première, suivant les apparences, est l’Aegolethron de cet auteur, car la seconde, qui fait les fleurs purpurines, approche beaucoup plus du Rhododendros, et l’on peut la nommer Rhododendros Pontica Plinii, pour la distinguer du Rhododendros ordinaire qui est notre Laurier-Rose, connu de Pline sous le nom de Rhododaphné et Nerium. Il est donc très vraisemblable que le Chamaerhododendros à fleur purpurine est le Rhododendros de Pline”.

La question étant ainsi éclairée, reste à savoir, grâce aux ressources de l’internet, ce qu’en pense la science moderne. 

Quelques clics, et l’on sait tout : La substance incriminée est la grayanotoxine (= acétylandromédol), présente dans les feuilles et les fleurs, mais également dans les nectars, donc dans les miels. Elle explique les accidents qui sont signalés chaque année dans les régions du monde où l’on produit des miels monofloraux de rhododendrons, notamment du Rhododendron ponticum (azalée pontique, azalée de Pont-Euxin) aux effets hallucinogènes et laxatifs quand on en consomme le miel en grande quantité.

 

On trouve, toujours sur internet, une étude récente à propos de quatre cas d’intoxication par la grayatonine sur l'île de La Réunion (2007-2008) où l’auteur souligne que “cette pathologie est encore peu connue du corps médical”. Sans doute faute de lire assez Xénophon, Pline, et l’étonnant Pitton de Tournefort ! 

Même s'il faut se méfier du rhododendron ferrugineux que l'on trouve dans nos contrées alpines, la plupart des rhododendrons continentaux sont cependant indemnes de ces effets délétères.

*

En rangeant son livre sur l’étagère, fort de sa science nouvelle, notre lecteur songe, avec l’ami Pierre Desproges, que s’il est bon de faire son miel de tout, encore faut-il ne pas le faire avec n’importe qui !


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1 commentaire:

  1. De la Grèce antique à La Réunion : c'est ce qu'on appelle de l'éclectisme !
    J'ignorais que le miel pût être toxique : Diacritiques nous emmène d'étonnement en étonnement.
    Xavier Denecker

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